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  • : Blog destiné à faire connaitre les œuvres artistiques et poétiques des îles de la lune ''Comores ''
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11 avril 2008 5 11 /04 /avril /2008 13:54
Pendant la colonisation, il y avait une vieille méthode pédagogique connue sous le nom de «symbole». Elle consistait à remettre un objet : bâton, cailloux, ou autre, à l'élève qui parlait sa langue vernaculaire durant la récréation. Le dernier qui était en possession du «symbole» subissait une punition du genre : «Je ne parlerai plus le comorien dan la cour de l'école.» A écrire 100 fois. Depuis les indépendances octroyées par le colonisateur, français notamment avec la condescendance qu'on connaît, ou arrachées avec le sang qu'on connaît aussi, les intérêts supérieurs de la nation française – exigeant la perpétuation de la domination sous des aspects moins brutaux et moins grossiers – ont fait que plusieurs méthodes ont été tentées avant de trouver la perle rare : la Francophonie. Bien sûr, on dira pour mieux envelopper le cadeau empoisonné, que ce concept vient des Africains eux-mêmes, précisément du père Léopold Sédar Senghor, ce brave académicien français dévoué à la cause de l'Afrique, mais dont le cœur et les amitiés penchaient plutôt du côté des grandes cultures et civilisations européennes. Le tirailleur culturel trouvé, il fallut maintenant lui fournir les armes pour défendre le «français», ou plutôt «les français» en péril…Ce fut d'abord l'ACCT, l'Agence de Coopération Culturelle et Technique. Je ferai remarquer que pour co-opérer, il faut opérer à deux. Or, comme toutes les officines qui œuvrent pour la domination intellectuelle et culturelle de l'Occident sur le reste du monde, cette ACCT était financée à plus de 90% par les pays francophones du Nord, ceux du Sud étant chargés de chanter et danser la francophonie retrouvée. Pour en arriver là, on a commencé par faire peur aux Nègres et autres ex-colonisés francophones, sans langues écrites ni dominantes, en leur disant que leur empire linguistique était menacé par la Perfide Albion, qui avait utilisé «le franglais» comme cheval de Troie pour s'accaparer des esprits des anciens colonisés du pré-carré, au détriment de la langue française . Cette peur qui apparut vers les années 70, procédait non seulement d'une remise en cause des propres valeurs de l'Occident (ordre, discipline, famille, patrie) par les mai 68 à travers l'Europe jusqu'aux USA, (phénomène hippie) ; mais surtout d'un affaiblissement économique de la France secouée par «la chienlit». Pour revenir à mon sujet il est certain que La francophonie est bel et bien le nouveau «symbole» pour nous empêcher de parler et de valoriser nos langues ; où, pour être positif, nous encourager à parler la langue de l'Autre, quitte à la déformer, la modifier. Ce qu'on appelait franchement du temps des colonies «le petit nègre», décrié et condamné en tant qu'atteinte à la langue de Vaugelas et de Molière, est aujourd'hui toléré ; que dis-je, encouragé, comme signe de la diversité et de la tolérance linguistique ; preuve de la grande capacité de la francophonie à agrandir sa famille en acceptant même les bâtards ! L'hypocrisie de la «glottopolitique» française à l'égard de ses anciennes colonies est de faire croire aux ex-colonisés qu'ils ont en partage non seulement la langue, mais encore les valeurs qu'elle véhicule. Mensonge grossier ! Comment des gens qui, au nom de la liberté de la presse, ou de conscience, peuvent-ils autoriser et défendre les caricatures malveillantes contre le Prophète Mouhammad peuvent partager les mêmes valeurs avec ceux qui sont prêts à mourir pour empêcher ces caricatures ? Comment ceux qui pensent qu'il est normal qu'à 18 ans les enfants quittent leurs parents sans plus s'occuper d'eux peuvent avoir les mêmes valeurs que ceux qui considèrent qu'il est un devoir sacré des parents de s'occuper de leurs enfants, et qu'en retour il est un devoir sacré des enfants de s'occuper des vieux parents? Comment des gens qui considèrent que l'homme dispose de sa vie et de sa mort comme il l'entend et qui vont jusqu' à poser la question de la légalisation de l'euthanasie, peuvent partager les mêmes valeurs que ceux qui considèrent que la vie appartient à Dieu et que Dieu seul a le pouvoir de la retirer ? La liste est longue, qui contiendrait les différences pour ne pas dire les oppositions fondamentales sur le plan des valeurs entre les pays du Nord et du Sud ; ou pour être plus clair, entre les civilisations judéo-chrétienne bantoues ou arabo-musulmanes. Juste une anecdote aberrante sur la prétendue universalité de la langue et des valeurs du français. Lors de la cérémonie officielle du 20 mars dernier, Son Excellence l'Ambassadeur de France aux Comores, M. Christian Job, choisit le «tutoiement» comme signe de rapprochement, d'amitié, et de convivialité… Qui parmi les descendants de Mbayé Trambwé connaît la différence entre le «vous» et le «tu»? Qui peut savoir à quel moment on est assez proche ou assez ami du Mzungu pour lui dire «tu»? Est–ce quand il te sourit et t'appelle mon ami, avec une petite tape au dos dans les salons de la condescendance ? Ou quand il t'invite à dîner chez lui en supposant que toi qui attends ton salaire d'il y a 4 mois, tu vas rendre l'invitation, ou apporter au moins des fleurs ou une bouteille de vin? Est-ce quand, complètement saoul vers 4 heures du mat, il te raconte pourquoi il s'est disputé avec sa femme qui est restée en France et avec qui il est en instance de divorce et son souci de la garde des enfants ? Ou alors serait-ce quand, le soir, vous allez ensemble à la chasse aux chiromani, et qu'en te quittant il te gratifie d'un «tu es un brave garçon»; et que le lendemain gêné devant ses congénères, il fait semblant de ne pas vous connaître en employant de nouveau le «vous» protecteur, sachant que vous n'oserez jamais lui demander pourquoi il te tutoyait la veille, et te vouvoie ce matin là ? Peut être que vous ne l'aurez même pas remarqué! On est en droit de s'étonner que cette critique vienne d'un professeur de français de formation, de surcroît écrivain et poète de langue française, même si tropicalisée. C'est que je suis presque écoeuré par le thème de la Journée mondiale de la francophonie 2008 : «La Francophonie au cœur.» J'ajouterai, comme un poignard, et dont la raison vient des conséquences inquiétantes de la fermeture des frontières des pays du Nord, à commencer par la France, avec les images écœurantes des cadavres des «boat- people» naufragés de la Françafrique, les électrocutés de la Choa multiforme des Noirs sur les barbelés de Ceuta et Melilla, j'en passe et des meilleurs... C'est plus facile d'avoir «la Francophonie au cœur» qu'un visa pour aller voir nos cousins francophones de France, au risque d'y rester. C'est justement par amour de la langue française et de la vraie Francophonie, volontaire et choisie, que je m'insurge contre la Francophonie comme séquelle de la colonisation qu'on n'hésite pas à nous présenter comme un de ses fameux bienfaits. Pour cette vraie francophonie-là, je soutiens le regroupement linguistique régional comme cela est en train de se faire sur le plan économique, afin que chaque pays puisse trouver son identité linguistique véritable dans une famille de langues qui lui soit proche. C'est pour une décolonisation des esprits que je milite contre la françophonie d'héritage pour une francophonie choisie et décomplexée, qui permette d'abord de réfléchir dans sa propre langue, et choisir en toute liberté sa langue de communication internationale. Il est reconnu, et de plus en plus admis par les sociologues et les pédagogues, que l'enfant doit d'abord apprendre les mécanismes de sa langue maternelle, «celle parlée par sa mère» ou dans «sa mère patrie», pour mieux assimiler une langue autre. Ceci reste valable aussi pour les peuples. Je ne puis imaginer la France actuelle sans la Pléiade de Ronsard et Du Bellay, qui au XVIème siècle a secoué le joug du latin colonisateur pour revigorer un des dialectes de la Gaulle et en faire le français tel qu'il a servi à unifier la France et les Français ! Pourquoi ce qui fut valable pour la consolidation de la nation française ne le serait plus pour les autres nations! De plus il est évident que la structure de la langue que l'on parle n'est pas indifférente à la structure de notre pensée, ni indifférente aux valeurs que véhicule cette langue. La preuve est dans la facilité avec laquelle les nouveaux «DJ» comoriens parlent de «faire l'amour» ou d'aller «lover», et le scandale qu ils provoqueraient s'ils utilisaient l’équivalent en shikomor! Je ne l'écris pas par décence. Les quelques étrangers amoureux de notre langue – il y en a quelques uns – peuvent le demander du côté de la Rose Noire, non loin de l'Alliance… En ce qui me concerne, j'opte pour l'apprentissage du comorien comme langue de l'affect (langue du cœur) et de la formation de l'intellect. Mais je milite aussi pour l'apprentissage massive et rapide sous forme d'alphabétisation des masses d'une langue régionale en passe devenir internationale – elle l'est déjà au niveau des nations de l'Union Africaine. J'ai nommé le swahili. Cet apprentissage aurait comme avantage un retour aux sources de la modernité comorienne, ustaanrabu. Je rappelle que les premiers grands intellectuels comoriens du gabarit de feue Said Omar Abdallah dit Muigni Baraka, premier Comorien Docteur en philosophie et biologie,sont issus de la zone anglophone et swahilophone où il n'y avait pas,à ma connaissance, de «symbole» dans les cours de récréation pour faire honte à celui qui avait parlé le swahili ! Cet apprentissage contribuerait grandement à désenclaver intellectuellement les Comores en les reliant à leur ensemble naturel : le continent Africain et plus précisément l'Est Africain. Mieux encore : si ma grand-mère du Nyumakélé pouvait parler et comprendre le swahili – ce qu'elle ferait mieux et plus rapidement que pour le français – elle aurait le choix entre la BBC, la Voix de l'Amérique, Deutsche Velle, la Voix de l'Allemagne, Radio Tanzanie etc, échappant ainsi au nombrilisme de la France, aux éditos arrogants d'ancienne puissance coloniale (et actuelle colonisatrice d'une partie du pays) de RFI, sur les maîtresses et les sorties nocturnes des Présidents de la République Française, les émissions spéculatives et tendancieuses sur l'«immigration clandestine des Comoriens vers Mayotte» et autres niaiseries qui n'ont de logique que la force de dissuasion nucléaire ,le veto de la France et la mendicité érigée en système de gouvernement dans nos pays… J'en appelle donc à ceux qui veulent une vraie francophonie, librement consentie et assumée, avec les moyens propres de la nation qui aurait choisi cette langue parmi d'autres, et capable de tisser une vraie amitié entre les peuples, partager et non imposer des valeurs décrétées ensuite communes à travers des chartes qui se justifient historiquement à travers les trajectoires des pays qui en sont à l'origine, et le génie de leurs langues de rédactions. J'en appelle à ceux-là pour dire non à une francophonie macédoine de politique et de linguistique qui n'est que de la poudre aux esprits et un vrai frein au développement de nos pays, une carotte intelligente et rusée parmi les multiples bâtons utilisés pour empêcher nous autres de la cave,d'accéder au rez-de-chaussée, encore moins aux étages du monde pour en voir le panorama. La francophonie a pour seul objectif de nous apprendre tous à continuer à mendier en français, en disant merci et s'il vous plait… Quelle belle revanche pour celui qu'on a chassé hier, de nous voir défiler devant sa porte avec sa propre langue comme sébile! Décoloniser intellectuellement et donc linguistiquement l'Afrique, est le premier pas vers l'indépendance des esprits, la véritable indépendance! Cela permettrait une auto conceptualisation des causes de notre sous-développement, et par conséquent, verrait le début de la recherche de concepts autocentrés sur nos sociétés et acceptées par tous. Surtout ne criez pas au crime de lèse mondialisation, ce concept de repus, car contrairement à ce qu'on peut croire, elle n'est pas incompatible avec une vraie nation. On ne peut pas mondialiser des gens qui n'ont rien à partager, ni richesses matérielles, ni culturelles, excepté le folklore pour touristes et Présidents en visite officielle. Cela se prouve tous les jours en Europe même. Tous les pays développés et émergeants réfléchissent dans leurs propres langues et trouvent des solutions authentiques à leurs problèmes. Pourquoi pas nous ? Un point d'actualité pour finir. Je suis sûr que les Comoriens auront résolu leur problème d'instabilité politique et institutionnelle le jour où nous pourrons dire en comorien, régionalisation, fédération, confédération, état unitaire centralisé, état unitaire décentralisé ;et faire la différence entre tous ces termes et concepts. Alors, peut-être aussi que ce jour là, nul Comorien ne sera sensé ignorer la loi, écrite dans sa propre langue, où du moins dans une langue comprise par tous.
 Aboubacar SAID SALIM Ecrivain et Francophone

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Published by Aboubacar Said Salim.Poète et Ecrivain - dans OPINIONS
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